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A. Huxley à Sanary - Conclusion

Conclusion

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Il a été souvent dit qu’Huxley avait été en avance sur son temps, que sur bien des faits importants de notre société il avait même été visionnaire. Comme je l’ai déjà mentionné, au moment où j’ai découvert qu’Huxley avait écrit Le Meilleur des mondes à Sanary en 1931, je souhaitais comprendre pourquoi à cette époque l’auteur avait eu l’idée de travailler sur un thème aussi particulier qu’une utopie se transformant en une si sombre vision. Ce qui me laissait le plus perplexe c’est qu’Huxley avait rédigé son chef-d’½uvre en seulement quatre mois, dans un environnement assez peu propice au travail, plages baignées de soleil, pinèdes et cigales, si éloigné de la modernité décrite dans le livre. Quelle genre de préparation avait-il eue pour si bien maîtriser un tel sujet ? Comment a-t-il trouvé la matière scientifique dont il avait besoin ? Sanary n’était qu’un pittoresque petit village de pêcheurs, il n’y avait pas de trains rapides et, à l’époque, il fallait presque deux jours pour se rendre à Londres.

Après les succès de livres de société comme Jaune de chrome et Contrepoint, Huxley ne souhaitait sans doute pas, malgré le succès commercial, devenir une Barbara Cartland au masculin. Cette dernière avait d’ailleurs débuté sa carrière à peu près à la même époque, avec un livre intitulé Jigsaw, qui est aussi le nom d’un des livres Sybille Bedford. Mes lectures me permirent de trouver une explication à l’inspiration qui avait donné Le Meilleur des mondes. Après son installation dans ce nouvel environnement, loin des fureurs naissantes du fascisme italien, Huxley avait en tête d’écrire une satire du monde d’H.G. Wells que, d’ailleurs, il connaissait personnellement, mais qui lui inspirait quelque méfiance. Le sujet de l’anticipation l’inspira tant et si bien qu’il écrivit en un temps record son meilleur livre. Avec Le Meilleur des mondes, Huxley tournait une page. Il se détournait de ce qu’il avait écrit précédemment, par lucidité, par dépit, pour ne plus se consacrer qu’à la rédaction de sujets traitant du potentiel humain et de la capacité ou de l’incapacité de l’homme à s’intégrer à son environnement.

Il faut rappeler que dans Le Meilleur des mondes, Huxley met en scène un système structuré et autoritaire. Était-ce celui-là même qu’il put voir émerger au milieu des années vingt en Italie ? Pas vraiment, à en croire les correspondances dans lesquelles il décrit une Italie se voulant être un modèle de socialisme et de progrès mais qui, en réalité, ressemblait à une société féodale relativement désorganisée. Rien de comparable non plus au poing de fer du communisme stalinien dont on ne faisait guère cas à cette époque, hormis peut-être le travail d’Eugène Zamiatine, Nous autres, préfacé par Jorge Semprun (Gallimard, coll. « L’imaginaire »), dont Huxley a pu s’être inspiré. Par le sérieux de sa documentation et des connaissances scientifiques trahissant sa descendance d’illustres aînés, Huxley parvint à projeter ses lecteurs dans un monde qui n’avait pas d’équivalent, montrant déjà un grand sens de l’observation et de l’analyse qui lui valut son étiquette de visionnaire. À l’époque, Aldous Huxley avait déjà parcouru le monde : de la visite des mineurs du nord de l’Angleterre jusqu’en Inde où il lui fut possible de constater le désarroi des castes inférieures, en passant par l’Amérique qu’il traversa, sans toutefois s’arrêter dans les réserves indiennes, il sentit la cruelle pauvreté que la grande dépression était en train d’engendrer. Il rassembla des informations d’ordre général dans les librairies londoniennes et trouva le reste de sa matière première dans le royaume de sa seule imagination.

Mes recherches m’apportèrent la conviction que le snobisme, un certain machisme et même jusqu’au racisme dont certains ont pu l’accuser était sévères et injustifiés. Huxley avait été tôt accusé de snobisme alors qu’il avait fort minutieusement décrit une certaine société anglaise dont lui-même était issu. Il choisit rapidement de s’éloigner de ce monde-là pour vivre et écrire au soleil de l’Italie et travailler un nouveau style. Son ½uvre n’a pas été toujours abordable et ses exigences intellectuelles, mais aussi son port altier – il mesurait presque deux mètres –, ont pu le voir cantonné dans un monde dont il semblait vouloir sciemment se démarquer. Selon lui-même, il faut simplement mettre cela sur le compte de sa vue très basse et de la distanciation d’avec le monde qui en résultait. Ce fut son épouse Maria qui fut sa courroie de transmission, sa voix quand, jeune, il était trop emprunté pour lier certaines relations et sa main quand, au plus fort de certaines crises, il ne trouvait même pas la nourriture sur la table !

Huxley avait très tôt lié son destin avec celui d’une femme aimante qui comprit l’importance de réunir pour lui les meilleures conditions de travail. Son handicap physique et le travail littéraire qu’il devait mener à bien pour conserver leur train de vie explique qu’il fut de facto déchargé de toute contrainte domestique et isolé du monde extérieur quand il devenait important de se concentrer sur son ½uvre. Toute sa vie, Maria se dévoua corps et âme, non seulement pour son « grand homme », mais pour tous ceux dont elle avait sous son toit la responsabilité, ce fut toujours par amour, non par obligation, non plus par une quelconque servilité.

Dans son ouvrage Dans l’Ombre de la grandeur, l’auteur américain Michael Menager analyse les rapports de cinq hommes célèbres avec leurs épouses ou leurs muses, et qualifie fort justement Maria Nys Huxley d’épouse et de supportrice. Cela ne l’empêcha pas de mener une vie sociale libre et moderne pour l’époque. N’oublions pas qu’ils s’étaient connus au sein du « Groupe de Bloomsbury », réputé pour ses m½urs excentriques, mais aussi pour un pacifisme et une humanité dont les Huxley ne se départirent jamais. Si Maria accueillait volontiers une certaine communauté étrangère, elle le faisait toujours lors des déplacements réguliers de son mari en Angleterre, avec son assentiment, et jamais quand celui-ci travaillait. Avec l’autorisation de la famille, des correspondances inédites vont être publiées qui analysent la modernité du couple Huxley en relation avec les années folles de l’après-Première Guerre mondiale.

Quant à l’accusation de racisme, elle est à mes yeux fantaisiste car si Huxley à travers ses voyages a décrit avec une certaine rigueur des sociétés qu’il trouvait socialement archaïques, l’Inde des castes en particulier, il n’a jamais manifesté au niveau personnel aucune attitude ni propos déplacé à l’endroit d’une race ou d’un homme. À peine peut-on lire au retour d’un tour du monde au printemps 1933 sa surprise que Sanary fut soudainement envahi par « une riche sélection de juifs… ». Le terme aujourd’hui péjoratif était plus facilement utilisé à l’époque et n’empêcha pas Huxley, au même moment, de déplorer dans des articles le sort tragique qui leur était réservé dans l’Allemagne hitlérienne. De même, une unique rencontre de circonstance avec Alistair Crowley lui prêta des relations occultes et suprématistes. Il eut dans ses écrits et sa vie maintes fois l’occasion de prouver qu’il était d’abord un humaniste.

Voilà pourquoi les souvenirs d’une humble famille ajoutés à d’autres témoignages gagnent en force et en valeur plusieurs décennies après et montrent à quel point le couple se préoccupait du bonheur des autres et, à ce titre, méritait la place qui leur était due. Pour les avoirs employés pendant sept ans, Aldous et Maria Huxley eurent une affection toute particulière pour les membres de la famille Gori, au point qu’ils allèrent jusqu’à leur obtenir les papiers officiels d’immigration et leur proposer de leur offrir un morceau de terrain dans leur propriété pour y construire leur maison. Quelques jours avant de partir pour les États-Unis, ils proposèrent d’emmener toute la famille avec eux et à leurs frais. Julia la mère déclina l’offre.

Quoi qu’il en fut, Maria ne les oublia pas. Ses lettres en sont le témoignage :
« […] Très chère Julia, j’ai eu des nouvelles par M. le comte de Noailles qui m’a écrit après vous avoir rendu visite. Mais depuis il y a l’immense danger de guerre que nous suivons chaque instant en écoutant la radio et cela nous cause une grande angoisse […]. Peut-être on ne se reverra jamais. Ce serait une belle chose de vous embrasser à nouveau et de regarder votre visage parce que Mme Jeanne m’a envoyé une grande et belle photo de vous avec elle et je l’ai accrochée au mur de ma chambre. Donc, je la vois au moins une fois par jour. »

Ces lettres, photographies et interviews n’ont jamais fait l’objet de publication. Cette période particulière de la vie de l’auteur mérite d’être mieux documentée, si possible avant la disparition des derniers témoins. Une publication en anglais et en français rendrait hommage à l’époque et aux protagonistes.

Aujourd’hui, Fosca Gori reste le témoin d’une histoire écrite dans un monde depuis longtemps disparu. Aldous Huxley avait écrit un chef-d’½uvre visionnaire, et comme il l’avait déjà rappelé dans Le Meilleur des Mondes Revisité » (Brave New World Revisited, 1958), l’avenir fait entrevoir des similitudes avec une ½uvre écrite quelques soixante-quinze ans plus tôt. C’est en cela que la petite Fosca de l’époque est le lien qui relie le futur décrit par Aldous en 1931 au monde d’aujourd’hui : un monde vu par une Fosca aujourd’hui âgée de quatre-vingt-quatre ans et qui pourrait bientôt annoncer à son arrière-petite-fille qui vient de voir le jour la possibilité de connaître le futur qu’Aldous Huxley avait prédit dans Le Meilleur des mondes un siècle plus tôt. Comme le fascisme amical que nous concoctent les américains, cela fait froid dans le dos…

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